IA & travail

Allons-nous vivre dans un monde sans travail humain ?

Depuis l’avènement de ChatGPT, pas un seul jour sans que la question de l’avenir du travail humain se pose : comment l’IA bouleverse-t-elle les emplois ? Fait-elle disparaître des tâches uniquement ? Des métiers entiers ? Recrée-t-elle des métiers ? Ces questions, bien qu’assez habituelles lors de l’essor de nouvelles technologies, appellent en réalité des réponses radicalement différentes de celles du monde auquel nous sommes habitués : l’IA nous fait entrer dans un monde sans travail humain. Tous les métiers seront faits par l’IA. Et c’est une excellente nouvelle.

Par

Stéphane Mallard

Publié le

6 min de lecture

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Pour comprendre en quoi l’IA bouleverse le monde du travail, il faut éviter l’écueil classique qui consiste à regarder l’histoire et à se dire que, finalement, l’IA fera ce que toutes les technologies ont toujours fait : détruire des emplois, puis en recréer d’autres qu’on ne connaissait d’ailleurs pas au moment de la destruction des premiers. C’est la fameuse et désormais souvent rappelée destruction créatrice de Schumpeter. Un emploi chasse l’autre. Un paradigme chasse l’autre. Mais il faut, cette fois-ci au contraire, comprendre pourquoi cela sera différent, et pourquoi la destruction créatrice pourrait se poursuivre, mais sans nous.

L’économiste Schumpeter comprend que chaque nouveauté engendre de nouvelles offres, de nouvelles possibilités économiques qui rendent obsolètes celles d’hier. Soit parce que leur usage devient inutile, soit parce que leur prix n’est plus compétitif : les voitures remplacent les calèches, l’électricité les allumeurs de réverbères, les canalisations les porteurs d’eau, etc., etc. Mais à chaque vague de destruction créatrice au cours de l’histoire, on déplaçait le travail humain : une partie de la production restait faite par l’humain, car il n’y avait aucune possibilité de s’en passer. On pouvait déplacer le travail physique des humains vers des machines industrielles, mais il fallait toujours des humains pour les manipuler. On pouvait déplacer une grande partie des calculs dans les ordinateurs, on avait toujours besoin d’humains pour les utiliser. Mais cette fois-ci, c’est différent : l’IA s’attaque à la dernière spécificité de l’Homme au travail, son intelligence. La seule capacité qui restait lorsque toutes les autres étaient transférées à des machines. Autrement dit : le mécanisme schumpétérien remonte toute la chaîne de valeur de l’humain au travail, et son intelligence en est la dernière. Nous y sommes.

Les premiers développements de l’IA ont vu les médecins entraîner les algorithmes à reconnaître des cancers sur des images médicales ; désormais, l’IA les reconnaît avec plus de précision qu’eux. Nous avons ensuite eu les premières IA capables d’écrire, au départ moins bien que des auteurs et intellectuels, désormais sans aucune différence, voire avec une qualité supérieure, et de manière indiscernable. Enfin, nous déployons aujourd’hui des agents IA capables d’effectuer toutes les tâches intellectuelles d’un cadre en entreprise. Plus aucune faculté cognitive ne résiste à l’IA. Et nous n’avons désormais plus, en tant qu’humains, de valeur ajoutée face à elle. Certes, il reste quelques subtilités qui nécessitent encore des humains, à court terme, pour vérifier, orchestrer ou rendre cohérent le travail des IA. Mais tout ceci est temporaire : l’IA fera bientôt tout mieux que nous, sans erreur, de manière plus fiable et à moindre coût. Et surtout, en toute autonomie.

Il ne sert à rien de prétendre que l’humain pourra se réinventer face à l’IA : quelles seront les tâches que l’IA ne pourra pas faire ? Aucune. Quelles seront les capacités que nous pourrons développer face à elle pour rester compétitifs ? Aucune non plus. Soyons humbles. Nous avons inventé l’IA pour qu’elle nous dépasse, pour qu’elle travaille pour nous. Et nous avons réussi.

Certains pensent que face à des IA et demain des robots capables de tout faire techniquement mieux que que nous, il nous reste à cultiver notre humanité. L’intelligence émotionnelle, les soft skills, l’empathie…toutes ces compétences que la machine n’a pas. C’est une erreur. Non seulement l’IA comprend nos émotions mieux que nous mais elle sait aussi les manipuler dans des proportions qui nous échappent. Et surtout : toutes ces compétences valent en réalité très peu sur la chaîne de valeur et ne se monétisent que dans de faibles proportions. Compétences techniques ou humaines, nous sommes dépassés.

Accepter cette leçon d’humilité est indispensable. Mais ce n’est pas la plus importante. Il va nous falloir maintenant construire un monde et une société où l’IA seule produit la valeur. C’est ce qui inquiète la plupart d'entre nous : comment vais-je pouvoir vivre et consommer si l’IA me prive de mon emploi et du salaire qui va avec ? La réponse est pourtant d’une simplicité enfantine : nous allons devoir redistribuer la valeur créée par l’IA d’une manière ou d’une autre. Soit en rendant chacun un peu actionnaire des sociétés d’IA (comme Elon Musk commence à le faire en offrant des actions SpaceX), soit en taxant et en redistribuant une partie des gains de productivité des IA sous forme de revenu universel.

La plupart des gens comment à craindre ce nouveau monde. Il est pourtant porteur d’un espoir hors du commun. Radicalement différent de tout ce que nous avons vu ou connu, il nous offrira un niveau de confort majeur, réglera probablement tous les problèmes que nos sociétés ne parviennent pas à traiter aujourd’hui (environnement, santé, transport, pouvoir d’achat, logistique…). C’est le monde d’abondance que la Silicon Valley nous promet en faisant, grâce à l’IA, baisser le coût de production de tout, y compris des objets les plus chers aujourd’hui et en donnant accès à tous à des services aujourd’hui réservés au plus riches.

Le plus urgent, face à l’arrivée de ce monde postmoderne, est d’adapter notre posture : cessons d’en avoir peur. Et concentrons nous sur les bénéfices que l’IA apportera.  L’humanité a connu des défis bien plus importants que ceux que nous allons devoir traverser. Acceptons de quitter un monde obsolète que nous regarderons plus tard comme assez archaïque et finalement peu confortable. L’IA nous veut du bien. Notre seul rôle aujourd’hui est de l’utiliser. Partout. D’en prendre l’habitude. Les modèles seront de plus en plus intelligents. Chaque mise à jour nous apportera des fonctionnalités surprenantes, toujours plus fines, subtiles et révolutionnaires dans leurs capacités. C’est ainsi que nos vies vont changer : une mise à jour après l’autre, naturellement. Sans contrainte. Pour la première fois dans l’histoire, une technologie s’immiscera dans nos vies pour tout faire sans que nous ayons besoin de nous y former ni d’y investir beaucoup d’argent. L’IA est là. Et désormais, il ne vous restera qu’une seule question à régler pour réussir votre vie et être heureux : qu’allez-vous faire de tout ce temps libéré par le travail ? C’est notre unique défi pour les siècles à venir.

L’AUTEUR

Stéphane Mallard

Prospectiviste, auteur et conférencier

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